Nous échangions, durant de longues soirées ; durant des nuits entières. Échafaudant des plans, exprimant des théories ; violant les codes ; méprisant les usages. Faisant fi de ces craintes ancestrales qui poussent les autres à n’être que des ombres dans les ténèbres.
Dans les fumées de tabac blond et de résines obscures, dans les vapeurs d’alcools savants, nous élaborions des plans. Nous fomentions le plus terrible des complots. Nous conspirions à l’avènement d’une Ève nouvelle.
Nous étions, vibrant de ce frisson qui monte des fesses jusqu’à la nuque, le long de la colonne, extatiques.
Lui cherchait de toutes parts, essayait des peaux, testait des âmes, expérimentait ses spéculations, certain de trouver, et découvrant -bien entendu- ce qu’il voyait comme des ébauches. Il embrassait.
Moi, j’attendais, sur la rive. Ni résigné, ni fataliste. Les bras ouverts.
Lui était acteur du monde ; j’étais spectateur, (huit années de solitude avaient eu raison de mes gestes).
Lui s’efforçait de trouver l’étincelle du vice qu’il imaginait présente en chacune. J’allais jusqu’à nier ce concept ; je parlais de l’éducation et de la liberté. Il pensait que c’était pure perte de temps. Je voyais ça jubilatoire. Lui chercheur ; moi professeur.
Un soir, une nuit, nous nous tournions vers le désert. Une silhouette apparue. Nous étions alors en mesure de nommer notre abîme : Lilith.
Alors, lui, à l’encre et à l’aiguille, fît marquer ce nom sur son épaule. Moi, j’avançais dans l’ombre parfumée d’une chevelure dense, et brune, et perdu je tremblais.
Nous étions, il y a vingt ans.
Et corps, et âme, nous allâmes à notre quête, jusqu’à l’anéantissement.
Lui, mon Ami, le 5 février 2000, dans une chambre d’un hôtel de Phnom-Penh, au Cambodge. (J’ai vu son corps froid et gris sur le lit de la morgue -et le tissu dans sa bouche).
Moi, son Ami, le 29 juillet 2006, dans une chambre d’un hlm de La Rochelle, en France. (J’ai vu mon corps blanc et maigre sur le lit de l’hôpital -et la plaie sur la tête).
Aujourd’hui, je commence à peine à comprendre. Et je lis Le Retour de Lilith (1).
Aurions-nous pu exister si elle était venue à notre rencontre ? Aurions-nous eu le courage d’être dévastés, autrement ?
Aujourd’hui encore, lequel d’entre nous est en mesure de l’accueillir ?
Joumana HADDAD le sait, sans doute : Il faut que le cycle se referme. Que l’erreur soit enfin réparée.
Que la fin soit le commencement.
Qu’Il se réveille en ayant oublié qu’Il est Dieu.
Aujourd’hui, mes cheveux ont repoussés. J’ai refusé de coudre mes paupières. Mes vertèbres c6/c7 se frôlent douloureusement à chaque instant. J’ai fait le choix de mon chemin, et j’ai marqué ma peau, à mon tour.
Je reviens à la matière, à ce labeur, à ces enchevêtrements ; et à l’essence vitale. Je reviens à l’image parce que je les re-connais, quelques fois ; parce qu’il y a cette étincelle au fond de leurs regards…
Je goûte avec un bonheur sans nom ce Retour de Lilith. Je frissonne. Je souris. Les poils se hérissent sur mes bras, parfois.
Et parfois, des larmes montent à mes yeux.
Je suis à nouveau amoureux !
A.T. 07/02/2010 21:57
(1) Le Retour de Lilith, de Joumana HADDAD, éditions L'inventaire - 2007 - ISBN 978-2-910490-96-6

